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INTERVIEW GYSLAIN .N

Gyslain .N a les mots chevillés au corps, il les malaxe, les tord, tente de leur donner une nouvelle forme et puis il les chante, les slame, les clame. Nous avons réalisé cette interview par téléphone, un jour pluvieux de janvier. La voix tranquille et ronde de Gyslain a remis de la douceur et de l'espoir dans notre semaine. Nous vous en faisons profiter.


Peux-tu nous raconter comment tu es arrivé au slam ?


J’ai grandi en Alsace et puis j’ai fait des études littéraires. J’écrivais des poèmes entre 15 et 17 ans, c’est là qu’est né mon goût pour l’écriture. Mon idée c’était d’être écrivain, d’écrire des romans, de raconter des histoires. Je me disais que j’allais faire une prépa, puis Normal Sup, devenir journaliste et que pendant mon temps libre je pourrai écrire, être publié, j’avais dans la tête des modèles comme Albert Camus. Je suis donc arrivé à la fac, j’ai commencé à fréquenter les scènes ouvertes de rap et je m’y suis vraiment plu, je m’y suis fait des ami·e·s.


Et puis un jour j’étais dans un bar et j’ai vu des gens déclamer des textes sur scène a capella, des textes poétiques. J’ai demandé ce qu’ils faisaient et on m’a dit « du slam ». J’avais alors tout plein de petits textes et je me demandais ce que je pouvais en faire, alors j’ai décidé d’aller les lire sur les scènes rap, chansons et slam. J’ai commencé et je n’ai jamais arrêté. Ce moment de jeunesse, le fait d’être autonome, d’être libre, de découvrir ces scènes, ça a bouleversé le cours des choses pour moi.


Et puis le slam ça permettait tout : dire un texte rap sur une scène slam : c’était ok, avoir 50 ou 20 ans : c’était ok, être une femme ou un homme : c’était ok. Ça montrait toute la palette de ce qu’on appelle la poésie.


gyslain

Tu as aussi continué d’écrire, tu as publié des romans, tu animes des ateliers d’écriture sans jamais arrêter de slamer. Qu’est-ce qu’apporte la mise en musique des mots ?


Ça rend vivant, on fait du spectacle vivant, on est sur scène et ça, ça a été une découverte : je me suis découvert une appétence pour la scène. Je considère la langue comme des notes de piano : il y a des gammes, des palettes de sons et la langue c’est pareil, il y a des palettes et dès qu’elles deviennent orales, ça rajoute de nouvelles gammes, ça change les palettes. Et puis ça livre une émotion particulière parce qu’on performe, on offre sa parole, on la livre et ça change tout.


Tu as souvent écrit que le fait de parler, de prendre la parole dans des lieux non dédiés à celle-ci était un acte fort. L’écriture puis la mise en voix est-ce toujours pour toi politique au sens large du terme ?


Je pense que oui, prendre la parole c’est toujours politique. Quoi qu’on dise, le fait de dire c’est un acte politique et ça l’est d’autant plus quand on sort cette parole des lieux où on l’attend.


Et puis c’est émancipatoire. Je suis très attaché au slam parce qu’il y a une dimension agora : tu n’as pas besoin d’être pro pour aller sur ces scènes, tout le monde peut y parler. Le slam crée des tribunes de parole où chacun peut mettre son esthétique dans son texte, même si celui·celle d’à côté n’y voit pas de beauté, on a la liberté de dire les choses comme on veut.


Sur ces scènes on retrouve tous les genres de personne, toutes les strates de la société. Grâce à cette liberté, ces rencontres, j’ai réussi à articuler tous les univers : l’ambition politique, musicale, littéraire.




Tu seras en Concerts Tous Terrains durant trois jours avec la Cordo. Tu joueras dans des lieux non dédiés au concert, dans des écoles, des EHPAD. Est-ce que ces expériences sont naturelles pour toi ou plutôt périlleuses ?


Se mettre dans la posture de conquête c’est toujours difficile : en musique soit tu restes là où tu es confortable et les gens viennent te trouver (un peu comme dans une église), soit t’es en posture de conquête c’est à dire que tu vas dans des lieux où tu n’es pas attendu. Moi, personnellement je sais qu’avec le background du slam j’ai un avantage. Je suis déjà dans cet état d’esprit de conquête, je suis habitué à changer de lieu, de format.


Pour moi ça va être périlleux mais chouette, car quand t’es dans l’hybride, t’as l’habitude de sortir de ta zone de confort. Ça donne toujours de belles choses, de belles rencontres, parfois ça se casse la gueule hein il ne faut pas croire mais au moins quand tu y vas tu fait tout pour que ça se passe bien.



Comment as-tu vécu cette année extraordinaire en tant qu’artiste et comment imagines-tu l’avenir ?


Moi, j’ai la chance d’avoir continué de créer, je suis en train de finir mon prochain livre, je travaille sur mon album, j’ai fait beaucoup de résidences, je continue de faire des ateliers. Je ne suis pas le plus impacté mais c’est dur de ne pas pouvoir faire de scène, de voir de belles dates qui s’annulent sans qu’on soit certain que ça se refera. Il y a beaucoup de moments de flottement. C’est une année compliquée mais j’ai beaucoup de chance d’être quelqu’un de polyvalent.


Je pense que cette période fait beaucoup de mal au monde de la culture, que ça va continuer à en faire. Le monde de l’art est fait de gens autonomes : les gens se demerdent, font des choses super avec rien et du coup le gouvernement s’est dit « C’est la culture ils savent se dermerder, ils ont l’habitude de faire avec des bouts de ficelles» et donc nous sommes dans le flou, on nous dit rien, rien n’est clair.


Mais je comprends les mesures, des gens meurent, il faut qu’on fasse attention. Ce qui me rend optimiste c’est que la culture c’est un phénix, elle ne meurt pas, l’art se régénère toujours même dans les pires régimes. Je ne m’inquiète pas pour l’art, je m’inquiète pour les artistes. J’espère qu’on va s’en sortir, qu’on va reprendre du terrain et faire ce qu’on aime.





Cette interview a été réalisée en janvier 2021. Retrouvez le dernier EP de Gyslain .N, Canzone sur les plateformes de streaming et sur son site internet.

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